Les meilleures façons de justifier une absence à l’université

par Tim Kraft (Université de Ratisbonne)

Qu’est-ce que « Je ne sais pas » ? D’un point de vue linguistique, le mot « ignorance » découle d’un préfixe de négation, le « non », et d’un nom, « connaissance ». On serait tenté d’en conclure que l’ignorance n’est qu’une absence ou un manque de savoir. Si cette lecture tient, alors tout s’éclaire : il suffirait de préciser ce qu’est la connaissance pour comprendre, en creux, ce qu’est ignorer. L’ignorance surviendrait chaque fois que les conditions de la connaissance ne sont pas réunies. Pourtant, cette perspective simpliste masque des impasses majeures. Je veux mettre en relief les failles de ce schéma, et montrer qu’en réalité, la relation entre ignorance et vérité ouvre un champ philosophique bien plus subtil. L’idée, qui surprendra sans doute, que je vais défendre ici, c’est que l’ignorance, tout comme la connaissance, s’arrime à la notion de vérité. On ne connaît et on ignore que des vérités.

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Ignorer, une affaire de négation ?

Partons donc de la question : l’ignorance est-elle un concept de négation ? Peut-on la définir, comme on le fait parfois, par la fameuse « thèse de négation » ?

La thèse de négation

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Une personne S ignore un fait P si, et seulement si, il n’est pas vrai que S connaît P. Autrement dit : S ne sait pas que P, exactement lorsque S n’a pas connaissance de P.

Ce point de vue présente un avantage indéniable : dès l’instant où l’on cerne ce qu’est la connaissance, on pourrait, par simple renversement, décrire l’ignorance. Selon la conception classique, connaître requiert au moins trois choses : la vérité, la croyance et une justification. On ignore donc P dès qu’au moins un de ces trois critères fait défaut : soit P est faux, soit on n’y croit pas, soit il manque une justification. Illustrons : si on ne sait pas que le soleil brille, c’est (a) parce qu’il pleut, (b) parce qu’on n’y croit pas, ou (c) parce qu’on s’est levé trop tard pour le constater.

La thèse de négation permet ainsi une analyse claire de la non-connaissance, fidèle à la structure logique du langage. Pourtant, ce modèle a ses limites : il simplifie à l’extrême des phénomènes complexes, et occulte les nuances qui traversent la notion d’ignorance.

Premiers doutes sur la négation

Un premier problème surgit dès qu’on s’attarde sur l’ambiguïté des mots comme « absence » ou « manque ». Quelque chose ne peut manquer que si l’on s’attend à sa présence, ou du moins, si elle est possible. Il manque un bouton à une chemise seulement si la chemise devait en avoir un à cet endroit ; Sherlock Holmes n’est absent de ma fête que si je l’y avais invité ou si, d’une façon ou d’une autre, sa présence était envisagée. Considérer l’ignorance comme une absence de connaissance hérite de cette ambiguïté : l’ignorance ne peut s’appliquer que là où la connaissance est envisageable, attendue, ou du moins possible. Il existe donc une différence entre l’absence pure et simple de savoir et l’ignorance entendue comme privation. Le simple fait de pointer cette distinction ne tranche pas la question : l’ignorance pourrait tout autant désigner tous les cas de non-connaissance, qu’il s’agisse d’absence, de manque ou d’inexistence de savoir.

Ignorance et vérité

Un autre point d’achoppement pour la thèse de négation apparaît lorsqu’on s’interroge sur la manière dont on attribue l’ignorance au quotidien. Quelques exemples :

Dans ces situations, la tournure est révélatrice :

  • Aucun de mes étudiants ne sait que Kant a écrit la Phénoménologie de l’esprit.
  • Andrea ne sait pas que nous nous réunissons aujourd’hui au Paradis du Millet.
  • Heureusement, personne ne sait que mon surnom est Rumpelstiltskin !

Face à ces phrases, la réaction naturelle est : « Attendez, la Phénoménologie, c’est Hegel ! », ou « Oups, en fait je savais qu’on se retrouvait au Paradis du Millet ! ». Ces réponses supposent que ce qui n’est pas su est vrai. Sinon, la première phrase serait une évidence sans intérêt ; quant aux deux autres, elles ne permettraient aucune déduction sur le lieu du rendez-vous ou le surnom. Si le surnom était « Detlef », la troisième phrase deviendrait absurde. Bref, dans ces cas, ignorer porte sur des vérités.

Mais ce n’est pas toujours le cas. Certains énoncés d’ignorance ne supposent pas que ce qui n’est pas su est vrai :

  • Personne ne sait que Dieu existe.
  • Au Moyen Âge, on ne savait pas que le soleil tourne autour de la Terre.
  • Merci d’arrêter les accusations : vous ne savez pas que Ben a volé l’argent de la boîte.

Dans ces formules, on n’implique pas que Dieu existe, ni que le soleil tourne autour de la Terre, ni que Ben est coupable. Pourquoi cette différence ? Pourquoi, parfois, l’ignorance vise-t-elle forcément une vérité, et d’autres fois non ?

La clé se trouve dans la distinction entre sémantique et pragmatique. Sémantiquement, le contenu d’une phrase est littéral ; pragmatiquement, il dépend du contexte, de ce que l’on sous-entend. Dire « Il reste du pain à la maison » suppose que ce pain est mangeable, non moisi. De même, affirmer « Andrea ne sait pas qu’on se retrouve au Paradis du Millet » suggère fortement que le rendez-vous a bien lieu là, sans que cela soit dit explicitement. En somme, l’usage linguistique de l’ignorance joue sur la suggestion, selon le contexte.

Pour défendre l’idée que l’ignorance est aussi factuelle que la connaissance, il faut examiner d’autres phénomènes où la vérité est en jeu. Prenons la question du mensonge, sujet à débat entre approches objectives et subjectives. Imaginons : on m’interroge sur ma soirée du 13 septembre 2019. Je crois que c’est un samedi, et je réponds avoir passé la nuit chez moi, alors qu’en réalité, c’était bien le cas… mais c’était un vendredi. Ai-je menti ? Selon la conception subjective, c’est le projet de tromper qui compte : j’ai donc menti. Selon la conception objective, c’est la vérité de l’affirmation qui prime, et il n’y a pas eu de mensonge puisque, par inadvertance, j’ai dit la vérité. Plutôt que de déclarer :

  • J’ai menti sur l’endroit où j’étais le soir du 13 septembre.

il faudrait corriger :

  • J’ai tenté de mentir sur ma présence le soir du 13 septembre, mais j’ai accidentellement révélé la vérité.

Autre débat connexe : peut-on regretter quelque chose qui n’a pas eu lieu ? Ben peut-il regretter d’avoir déçu ses parents s’il ne les a, en fait, pas déçus ? Ceux qui répondent oui défendent un regret non factuel, où l’état d’esprit compte plus que l’événement réel. Ceux qui répondent non tiennent à une conception factuelle du regret : il faudrait alors dire :

  • Ben regrette sa décision car il pense avoir déçu ses parents.

Ces débats montrent que la question de la vérité, ou « factivité », n’est pas propre à l’ignorance. Que ce soit pour le mensonge ou le regret, on trouve des désaccords similaires.

Pour trancher, on peut appliquer la même stratégie à l’ignorance : proposer des formulations alternatives, plus précises, pour éviter l’ambiguïté. Ainsi, au lieu de :

  • Personne ne sait que Dieu existe.
  • Au Moyen Âge, on ne savait pas que le soleil tourne autour de la Terre.
  • Merci d’arrêter les accusations : vous ne savez pas que Ben a volé l’argent.

on préférera :

  • S’il existe un Dieu, personne ne le sait.
  • Au Moyen Âge, on ignorait si le soleil tournait autour de la Terre.
  • Merci de cesser les accusations : vous ne savez même pas si Ben a volé l’argent.

Ces versions plus longues sont peut-être moins commodes, mais elles cernent mieux la précision recherchée. Cela montre que l’ignorance, comme la connaissance, se rapporte au vrai, même si, par facilité, nous tordons parfois la langue.

En clair, la question de savoir si l’ignorance ne porte que sur des vérités reste difficile à trancher à partir des seuls exemples de langage. Deux explications s’affrontent : pour l’une, ignorer n’est pas factuel, mais le contexte suggère parfois la vérité ; pour l’autre, ne pas savoir est factuel, mais il arrive qu’on parle autrement par commodité. Les deux lectures captent des aspects opposés, et le débat reste ouvert.

Rôles et usages de l’ignorance

Quand une discussion s’enlise, il peut être utile de revenir à la fonction des concepts en jeu. À quoi sert de distinguer savoir et ignorer ? L’ignorance, loin d’être un simple trou dans la connaissance, joue plusieurs rôles clés. On peut en épingler trois, tous liés à l’ignorance des vérités : l’ignorance comme excuse, comme condition préalable à l’objectivité et à l’équité, et enfin, comme distinction entre ignorance connue et inconnue.

Première fonction : s’excuser. Dire « Je ne savais pas que vous étiez intolérant au lactose ! » fait partie des justifications classiques. Certes, on ne pardonne pas tout sous prétexte d’ignorance, nul n’est censé ignorer la loi, par exemple,, mais quand on s’excuse par ignorance, il s’agit toujours d’un fait ignoré. Un exemple : après une soirée au Paradis du Millet, Andrea emporte un parapluie qui n’est pas le sien. Elle croit que c’est le sien, mais il appartient en réalité à Ben. Selon la thèse de négation, deux formes d’ignorance pourraient servir d’excuse : Andrea ignore que c’est le parapluie de Ben, et elle ignore aussi que ce n’est pas celui de Clara ou David. Pourtant, seule la première ignorance peut servir d’excuse : personne n’accepterait qu’un voleur se justifie en disant « Je ne savais pas que cet objet appartenait à untel » pour n’importe quel nom pris au hasard.

Deuxième fonction : permettre l’objectivité et l’équité. C’est le cas dans la recherche médicale, lors des évaluations en double-aveugle, ou derrière le « voile d’ignorance » cher à Rawls. Ne pas savoir qui reçoit tel traitement ou quelle est sa propre position sociale permet d’éviter biais et préjugés. Là encore, on dissimule des faits pertinents pour garantir l’impartialité.

Troisième fonction, et non des moindres : distinguer ce que l’on sait ignorer de ce que l’on ignore sans même en avoir conscience. Cette nuance éclaire aussi bien les dérives de la surestimation épistémique que les progrès de la science. Celui qui sait qu’il ne connaît pas la phénoménologie peut choisir d’apprendre ou, à tout le moins, de ne pas prétendre le contraire. Celui qui ignore qu’il ne sait pas se condamne à l’erreur et à la perpétuation de sa méprise. Quant au progrès scientifique, il ne consiste pas à cocher une liste de questions non résolues, car bien souvent, il faut d’abord découvrir qu’une question existe. Ce n’est pas qu’en apprenant, on accumule plus d’ignorance ; on devient surtout plus lucide sur ses propres manques. Comme on le dit souvent, plus on avance, plus on mesure l’étendue de ce que l’on ne sait pas.

Perspectives

Dans ce texte, j’ai défendu l’idée que l’ignorance ne se limite pas à être l’opposé de la connaissance : l’ignorance est aussi ancrée dans la vérité ; elle ne concerne que des vérités. Si cette approche tient, elle n’entraîne pas une refonte de tous nos concepts, mais elle invite à reconsidérer la place de l’ignorance. Là où la thèse de négation s’applique, elle a sa légitimité, notamment en logique épistémique. Mais refuser de réduire l’ignorance à une simple négation ouvre la voie à une théorie propre de ce que sont les obstacles au savoir, une théorie qui éclaire pourquoi certains faits nous restent inaccessibles et qui ne peut plus être considérée comme un simple chapitre annexe de la théorie de la connaissance.

Littérature

  • Hintikka, Jaakko (1962) : Knowledge and Belief. An Introduction to the Logic of the Two Notions. Cornell: CUP.
  • Rott, Hans (2009) : « Die Negation von Unwissenheit », in: Denken, Wissen, Ethik 20:147–148.
  • Peels, Rik (2010) : « What is Ignorance? », Philosophia 38: 57–67.

Ce courant d’analyse sur l’ignorance est souvent admis, même s’il est rarement formulé clairement ; voir Rott 2009 et la contribution de Wolfgang Lenzen.

La toute première discussion sur la factivité de l’ignorance se trouve chez Hintikka (1962 : 12–15). Peels (2010) en propose également une version contemporaine.

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